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18.6.07

Le Bal... et hier encore j'avais vingt ans



C'était l'an 1989, j'allais sur mes 22 ans. À la fac des Lettres, le prof de français nous avait fait voir le film pour la première fois. C'était Le Bal, d'Ettore Scola, de 1983. Étonnement général! Tous les étudiants muets, comme les personnages du film. Lèvres cousues ou bouches béantes, voilà les deux opposés d'une même réaction de stupéfaction et d'émerveillement face aux images qui défilaient devant nos yeux. Aucun mot, aucun dialogue, et 50 ans de l'histoire de France se déroulaient dans presque deux heures de film. Il me fallait écrire quelque chose après la séance. Ça a toujours été comme ça: quand quelque chose me touche, il faut que j'écrive.
Alors, les amis, le texte suivant est un texte de jeunesse. Veuillez excuser ce qu'il puisse avoir de niais. En effet, il s'agit de l'ardeur propre aux jeunes. En rangeant mes anciens papiers, j'ai décidé de fouiller les caves de mes mémoires. Et voilà que ce texte en est sorti. Mais attention, les amis! On parcourt pas impunément le terrain des mémoires. Les larmes sont venues à mes yeux en lisant ces textes d'auparavant. Tant de choses vécues... Ça voulait dire on a vingt ans... On était jeunes, on était fous...



Le Bal

Eh bien, me voilà de nouveau! Ça recommence. Le salon est déjà nettoyé, rangé, éclairé. Les rangs des tables patiemment disposées des deux côtés du salon. Il faut faire le même avec les verres, les bouteilles... La vie, l’âme, le monde, rien n’est forcément en ordre mais, le salon, au moins le salon, il faut qu’il le soit. Ranger le dehors pour avoir l’impression d’avoir rangé le dedans. D’où vient qu’on doit s’y attacher ? Je sais pas. C’est tout de même une vraie responsabilité la mienne, voire un pouvoir ! Leur donner cette frêle et débile apparence d’organisation. Combien ça me coûte toutefois ! C’est à moi la réussite aussi bien que l’échec de leurs espoirs. Car au bal, comme dans la vie, il n’y a jamais de demi-mesures : c’est tout ou rien. Et moi au beau milieu. Qu’espèrent-ils de moi ? J’en ai déjà assez de remplir leurs espaces entre le souhaité et le vécu. Je n’arrive même pas à me souvenir de mon premier bal. Je peux cependant assurer à qui veut le croire que dès ce moment-là je savais déjà ce que je serais à jamais : le ménager des rêves d’autrui. Qu’est-ce qu’ils attendent, ces gens ? Qu’est-ce que j’attends, moi ? Et voilà qu’elles arrivent. Elles arrivent toujours le premier, les femmes. Au moins là, au bal – il faut le ramarquer ! Toujours la même scène. La descente des escaliers, droite, assurée. Un défilé jusqu’au fond du salon pour vérifier dans le miroir si le dehors est en ordre. Le masque retouché, l’armure étincelante, à la bataille ! Allons les dames de la Patrie ! Marchons, marchons ! Elles attendent en harmonie avec la musique, toujours la même... J’attendrai le jour et la nuit, le tourne-disque crie. Elles attendent toutes. En se regardant, en se comparant peut-être. Laquelle est la plus belle ? Si chacune pouvait deviner le dedans les unes des autres, elles en seraient sûrement toutes la même et une seule. Elles seraient moi. Moi, je serais elles. Ou peut-être eux qui viennent d’arriver, les hommes. Le même rituel : la descente, le défilé. La comédie commence. Les femmes assises aux tables. Les hommes debout au comptoir. Elles ne se font pas du tout par hasard ces positions marquées comme dans un tableau ou dans une mise en scène. Comme ça on peut remarquer ce qui est offert et demandé dans les particularités de chaque côté. C’est tout comme un jeu. Un jeu d’échanges. Un jeu d’encaissement. D’un côté la proie ; de l’autre, le chasseur. Sans qu’on sache assez bien qui joue quel rôle. De toute façon, il faut participer au jeu. Mais qui commence ? Et maintenant, que vais-je faire? On se demande sans attendre une réponse quelconque. De tout ce temps que sera ma vie ? De tout ce petit bout de temps qu’est le bal. De toute cette immensité de temps qu’est ma vie. De tous ces gens qui m’indiffèrent et qui m’attirent le regard à la fois. Mademoiselle, il y a longtemps que je vous regarde. Pourrions-nous peut-être ouvrir la danse ? Qu’en pensez-vous ? Mesdemoiselles, il y a déjà bien un demi-siècle que je vous regarde. Messieurs, il y a déjà bien un demi-siècle que je me moque de vous. En tous cas, dansons joue contre joue. J’ai déjà gardé vos rubans rouges lors de vos premiers congés payés. Je vous ai déjà servi ein Bier ou einen Wein. Je vous ai déjà cueilli des fleurs d’un printemps pas tellement calme, bien que partout on dise que tout ce dont on avait besoin c’était l’amour – tu te rappelles, Michelle ? J’ai déjà vu tant de choses dans ce salon que je ne m’excuserais pas de me placer au-dessus de tout cela, de vous tous. Vous êtes les mêmes depuis longtemps. Il ne change que votre musique et vos pas. Valse, tango, twist, bebop, biguine, blues, boston, cakewalk, charleston, fox-trot, java, jerk, marche, mambo, one-step, paso doble, rock, rumba, samba, slow fox, swing, disco – je les ai vus tous, dansés tous. Et je ne me sens pas du tout vieux quand même. C’est pas moi qui vieillis. Ce sont les rythmes qui changent. C’est le dieu du temps qui vieillit. Moi, je m’en moque. Autrement vous n’existeriez pas. C’est moi qui vous donne vos dehors, messieurs-dames. Les guerres, les vagues, les danses s’en vont. Moi, mon salon, mes boissons – votre scotch, madame – moi, je continue. Pendant que vous accomplissez votre drôle d’accouplement, j’attends. Comme d’ailleurs j’ai toujours attendu. Et j’attendrai...

(Edmilson BORRET - 1989)











Pour apprendre davantage sur le film, cliquez ici.

2 comentários:

Celeste disse...

Parabens, Ed!
Ja na época da fac, ja era um poeta!
Acho que vc ja nasceu poeta!
Quanto ao filme, tambem me tocou muito quando o vi!
Beijao

Ammar disse...

Salut Edmilson.
Bravo pour cet article sur LE BAL, qui vient de me secouer. Je m'explique : récemment j'ai téléchargé (en cachette, mais peut-on faire autrement ?) quelques oeuvres d'Ettore Scola, dont justement LE BAL, UNE JOURNEE PARTICULIERE et AFFREUX, SALES ET MECHANTS. Mais à part ce dernier (à voir absolument) je n'ai visionné les 2 autres. Je connais par contre UNE JOURNEE PARTICULIERE, mais pas encore vu LE BAL. C'est ce que je vais faire dès ce soir, tout ce qui est de Scola ne peut être qu'intéressant.
Merci pour ce "réveil".
Amitiés
Ammar

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